Le photographe solitaire : liberté, fatalité ou leurre ?

Etre photographe solitaire est un choix librement consenti , certainement pas une fatalité vers laquelle vous seriez poussé . C’est toutefois un leurre si vous l’envisagez comme le seul moyen de faire de belles photos (c’est un bruit qui court sur le net).

Pourquoi un tel titre finalement ?

Très simplement parce que la photographie telle que je l’envisage, c’est à dire dans un contexte  ou l’intention photographique prévaut,  n’est possible que si vous prenez le temps qu’il faut.
Et prendre le temps qu’il faut ne peut s’envisager que dans deux cas :

  • la photographie en solitaire, ou
  • la photographie avec un groupe de gens avec qui vous partagez la même passion

Nous verrons qu’il existe un troisième cas ou faire de la photo en famille est possible.

Attention, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : prendre le temps qu’il faut ne veut pas dire qu’il faille prendre systématiquement de longues minutes pour réaliser une image. Il s’agit avant tout de s’accorder du temps dans un contexte donné. Une seconde suffit parfois.

Mon expérience de photographe solitaire

Je suis plutôt un photographe solitaire parce que j’aime prendre le temps d’aborder le sujet.

Cette manière de fonctionner ne s’accorde pas tellement avec les balades en famille durant lesquelles tout le monde se demande pourquoi prendre un cliché d’un banc prends dix minutes, pourquoi il faut absolument que je descende sous le pont alors que tout le monde fait ses photos depuis le pont ou pourquoi je dois attendre que la scène inclue les personnages aux endroits que j’ai définis.

Lorsque je me promène en famille, ou en couple, il est rare que je prenne vraiment le temps de composer comme j’en ai envie, pour le résultat que j’ai en tête. Quand je le fais, il m’arrive de devoir courir pour rattraper ceux qui n’ont pas attendu.

Si je me place du point de vue de l’autre, ou des autres, il est parfaitement compréhensible qu’il envisage de passer son temps différemment de moi et que le but de la balade ou de la visite ne soit pas tout-à-fait le même.

Evidemment, il est toujours possible de choisir de prendre des photos à la volée pour en faire plutôt des souvenirs. Il m’est déjà arrivé de faire une bonne photo dans ce contexte, mais mon ratio de succès est plus élevé lorsque je suis seul ou lorsque celui (celle) que j’accompagne accepte de prendre le temps (J’en profite pour dire merci à ma compagne Véronique qui fait cela souvent).

Etre un photographe solitaire est un choix

Photographe Solitaire - © Eric HeymansVous pourriez me dire : ok, mais au vu de ce qui précède, cela a étrangement l’air d’une fatalité aussi. Tout dépend du point de vue, vous répondrais-je.

Comme je l’indiquais, le plus important est de vous placer dans un contexte qui va favoriser la manière dont vous envisagez votre pratique de la photographie.

Je vais prendre comme exemple ces gens qui adorent pratiquer le vélo le dimanche, qui démarrent tôt dans la journée, et que l’on voit seuls, ou en groupe, se taper des côtes infernales juste pour le plaisir et par satisfaction personnelle (j’en profite pour leur tirer mon chapeau, je suis incapable de faire pareil).

Qui se dit : ces gens sont poussés à pratiquer leur sport tel qu’ils l’envisagent par fatalité ?

Personne.

En effet, il ne nous vient pas à l’idée de trouver anormal qu’une personne aimant pratiquer le vélo de cette manière se retrouve seul ou en groupe dans un contexte qui favorise la manière dont il souhaite le vivre, n’est-ce pas?
Il ne nous vient pas à l’idée non plus d’avoir une opinion négative du fait qu’ils utilisent des équipements adéquats ou spécialisés !

Pourquoi en serait-il autrement avec la pratique de la photographie ?

Note : Cette question, je la pose parce que mon expérience montre que le photographe solitaire qui tourne autour d’un banc pendant dix minutes subit souvent le regard pesant et interrogatif de passants qui, eux, ne se la pose pas.

Il s’agit donc bien d’un choix, mais attention au leurre.

Le leurre du photographe solitaire

Je l’indiquais plus haut, mon ratio de bonnes photos est meilleur lorsque que suis seul. Mais ce n’est pas en soi le fait d’être seul qui fait que les choses s’améliorent, c’est le fait de pouvoir prendre le temps de mettre en oeuvre et de pratiquer toutes les techniques acquises et de les traduire dans mon intention photographique.

Partir seul et shooter comme un malade ne fera en rien bonifier mes images.

Etre photographe solitaire vs être un solitaire

Ce n’est évidemment pas la même chose. Pratiquer la photographie en solitaire n’implique pas forcément que vous soyez un solitaire dans la vie.

Pour un photographe, il vaut d’ailleurs probablement mieux ne pas être un solitaire si vous voulez apprendre et surtout, si vous souhaitez partager votre travail.

Le photographe solitaire dans un groupe

Un excellent moyen d’apprendre et de partager est d’aller se frotter à d’autres photographes (amis ou pas) lors d’une sortie sur un thème donné.

Les avantages de ce genre de réunion entre photographes sont :
– Personne ne se demandera pourquoi vous prenez dix minutes pour prendre la photo de ce banc.
– On vous imitera si vous allez sous le pont.
– Vous serez compris quand vous expliquerez pourquoi vous avez attendu que des personnes soient à tel endroit avant de déclencher.

Le plus important est que dans le groupe, vous pourrez osciller  entre ces moments solitaires lors desquels vous aurez le temps de prendre le temps et entre l’envie de partage parce que tout le monde est dans le même état d’esprit (comme ces amateurs de vélo dont je parlais).

Le forum des Pixelistes, par exemple, propose des sorties tant en France qu’en Belgique (en Belgique, ces sorties sont animées par Stef Paye).

Photographe solitaire - © Eric Heymans
Photographe solitaire – © Eric Heymans

Concilier photographie et famille

J’en viens donc à parler de cette catégorie assez rare de personnes qui conjuguent passion pour la photographie et famille.

Le premier exemple qui me vient ten tête est celui d’Alain Laboile dont le sujet principal de photographie est sa famille, chez lui. Voilà donc quelqu’un qui a su trouver comment concilier ces deux mondes souvent séparés. Si vous ne connaissez pas ce photographe de talent (originellement sculpteur), je vous invite à découvrir d’urgence son travail remarquable.

Le second exemple qui me vient sont ces couples :  Alain Etchepare & Ebru Sidar – Xavier Rey & Julie Rey qui concilient vie de couple et photographie. Si vous ne les connaissez pas, je vous invite à faire leur connaissance, visiter leur site et vous inspirer de leur travail.

Conclusion

Que faut-il retenir de tout cela ? C’est très simple.

Que ce soit en tant que photographe solitaire, dans un groupe ou en famille, le plus important est de choisir de vous placer dans un contexte tel que vous pourrez pratiquer votre passion comme vous avez besoin de le faire.

 

Le point de vue de l’autre (celui ou celle qui accompagne le photographe)

Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas (bien qu’étant citée dans cet article, finalement, il est sans doute légitime que j’ajoute mon grain de sel), j’aurais envie de dire que, contrairement aux apparences, accompagner un photographe présente de nombreux avantages et peut même être une jolie leçon de vie.

En effet, prendre le temps de chercher LE point de vue, LE bon moment pour la lumière, LE contexte idéal… demande simplement de prendre le temps de regarder autour de soi, autrement… Ce qui invite à ralentir le rythme parfois effréné qui nous habite, même en vacances, quand, finalement, nous traversons au pas de course les endroits que nous visitons… un peu comme les touristes japonais qui visitent l’Europe en 10 jours et revivent leurs vacances au travers de leurs photographies, prises à la va-vite.

Accompagner le photographe est une manière de me « poser », de savourer ce que je suis en train de faire, de voir, de ressentir…
Alors, évidemment, je vois moins de choses et moins d’endroits, mais je les vois… MIEUX !
Et quand quelques photos immortalisent ces moments de réelle présence à ce qui est là, elles me ramènent à cette sensation d’avoir pleinement vécu l’instant présent. Et c’est toujours précieux pour moi de me reconnecter à cette sensation.

D’autre part, accompagner le photographe m’a appris aussi à regarder les choses autrement, à ne pas en rester à ma vision première des endroits que je visite mais à chercher des point de vue différents… En-dessous du pont, cela a finalement beaucoup plus de charme. Quand le photographe cherche, bouge, se prépare, s’arrête, j’aime me glisser à sa place pour voir ce qu’il voit… Et, surprise, je vois alors ce que je n’aurais pas vu si j’avais fait cette promenade à mon rythme, sans le photographe.

Et la réalité prend alors une autre forme que celle qu’elle avait jusque-là.

N’est-ce pas aussi une jolie leçon de vie que d’apprendre à ouvrir les yeux sur les choses pour les voir selon une autre perspective, un autre angle, un autre éclairage.

Être photographe, est-ce donc être un solitaire ou être un Sage ?
A chacun de répondre à cette question.. Moi, j’ai ma réponse.

Mais j’invite les photographes qui croient qu’ils ennuient leur famille ou leur conjoint(e) à expliquer ce qu’ils font, ce qu’ils voient, pourquoi ils vont sous le pont ou pourquoi ce banc est si intéressant.
Parce qu’ils ont un regard à transmettre, une philosophie, un art de vivre, une manière d’Être…

Véronique

Et Vous ?

Quelle est votre expérience ? Etes-vous aussi un photographe solitaire ou tout le contraire ?

 

Eric Heymans

Eric Heymans

Bonjour et merci pour votre passage ici ! J’ai acheté mon premier reflex numérique en juin 2009 à 44 ans (il n’est jamais trop tard !). Ce qui ne devait être qu’un hobby s’est très vite transformé en … passion! Le retour que fait le public de mes images me conforte dans l’idée de partager mes expériences et de créer le blog que j’anime depuis juin 2012.

Faites entendre votre voix dans les commentaires ci-dessous !

18 réflexions sur “Le photographe solitaire : liberté, fatalité ou leurre ?”

  1. Bonjour,
    j’ai beaucoup aimé votre article, notamment lorsque vous présentez la photographie comme un art, une philosophie, permettant de transmettre un message ou une émotion; mais qui permet également de voir le monde autrement!

  2. Bonjour Eric,a tous,
    J’ai vraiment bien apprécié ton mot également ,tu mets une bonne claque aux « idées reçues » si je peu le dire comme ça,une chose que j’ai très vite appris,c’est au photographe a savoir s’adapter a toutes les « situations » pour en retirer le meilleurs…..
    Bon W.End Eric,
    p’titJo

    1. Eric Heymans

      Bonjour p’tit.Jo,
      En effet, le photographe est souvent amené à devoir s’adapter.
      Je ne sais pas si je mets une claque aux idées reçues, mais en tout cas, c’est ma vision des choses.
      Bon dimanche.
      A bientôt

      1. Ne soit pas trop modeste Eric,chacun(e) d’entre nous,dans son parcours photographique se retrouve ou se retrouvera en tout ou parties et a un moment ou a un autre dans « ta » façon de voir les choses au point de vue photographique,en s’adaptant plus ou moins suivant la situation du moment !

  3. Bravo pour cette analyse très intéressante.
    Pour ma part, je fais mes sorties photos de préférence seul, j’aime prendre mon temps, égoïstement, et je fais souvent confiance au hasard, ce qui n’est pas vraiment possible en balade accompagné.
    Le PS de ton article m’a beaucoup plu …
    Merci et bonne journée
    Chris.

    1. Eric Heymans

      Bonjour Chris Pixl,
      Je ne sais pas si c’est égoïste (voir l’exemple de l’amateur de vélo) et je suis certain que beaucoup de gens ont des activités particulières (quelles qu’elles soient) qui demandent un contexte particulier dans lequel d’autres ne trouvent pas leur place.
      Belle journée.

  4. Intéressant cette double lecture de l’intention photographique … je crains malheureusement que peu de conjoints n’aient l’ouverture d’esprit de Dame Véronique …

    J’ajouterai quand même un facteur qui me semble important à la photographie de groupe (2 photographes, c’est donc déjà un groupe) : les passionnés que nous sommes ont quand même la fâcheuse habitude de se promener avec une année de salaire dans leurs sacs photos, à des heures parfois déraisonnables et dans des endroits pas toujours rassurants. En urbex par exemple, discipline que j’ai pratiquée un moment, il en va même d’une règle élémentaire : jamais seul !

    1. Eric Heymans

      Bonjour Patrice,
      L’idée du point de vue de l’autre vient de Véronique à qui je demandais une relecture de l’article. J’ai trouvé cela très intéressant de le partager et il n’est pas impossible que je fasse cela plus souvent à l’avenir.
      Merci du conseil tout à fait juste.
      Parfois, l’ouverture d’esprit, ça se discute…
      Bell journée

  5. Bonjour Eric,

    Je partage complètement l’analyse.

    Il m’arrive de faire des sorties « pures photos » avec mon ami Didier Hannot. Nous partons à deux et nous consacrons notre temps au lieu que nous avons choisi au préalable pour notre séance de shooting photos. Nous prenons alors le temps pour nous imprégner du lieu, des points de vue, des paysages, de l’orientation du soleil et puis nous explorons l’endroit à la recherche du meilleur cadrage ou potin de vue.

    Ouvrir l’oeil, être attentif à tout ce qui nous entoure, être prêt à se mettre dans toutes les positions nous amènent parfois à être observés par d’autres gens parfois un peu bizarrement mais qu’importe !

    Prendre le temps de penser aux réglages, de faire l’un ou l’autre essai, sans se presser est un réel plaisir. Nous discutons aussi de nos prises et parfois passons par là où l’autre vient de prendre une photo.

    Ensuite, il y a les sorties en famille, en vacances par exemple. Là les choses sont différentes même si la famille comprend ma passion et la respecte. Je tente alors de trouver un compromis qui me permet tout de même de ne pas être trop pressé tout en respectant la famille et en ne les faisant pas trop attendre ! Le compromis à la belge 🙂

    1. Eric Heymans

      Bonjour Yves,
      Je connais cette sensation d’être scruté par d’autres qui se demandent pourquoi je me couche sur le sol mouillé. Avec le temps, j’ai appris à les ignorer.
      Mes amitiés à Didier avec qui j’ai de temps en temps quelques échanges par mail.
      Je te rejoins sur la séparation à faire entre les sorties « photo » et les sorties « famille » et le compromis à la belge qui trouve ici encore une belle application.
      Belle journée

  6. buffard serge

    déjà merci pour avoir levé ce lièvre ( une première et c’est bien ) faisant partie des solitaires ( lassé de ce mélange de tout et son contraire ) j’apprécie grandement cet article .. Avec ( cerise sur le gâteau ) le commentaire de votre compagne qui correspond à quatre vingt pour cent au vécu de notre couple
    par moment j’aimerais avoir des avis différents sur ma façon d’appréhender mes sujets ..
    Merci encore pour cet article S/B

    1. Eric Heymans

      Bonjour Serge,
      Pour avoir des avis différents, il faudrait que les « blogeurs » les abordent. Ce type de sujet moins « technique » et plus proche du côté humain n’est pas très courant.
      Moi aussi, en fait, j’aimerais savoir comment les gens pratiquent leur passion et pourquoi ils la pratiquent de telle ou telle manière.
      Belle journée.

  7. Bonjour Eric,
    Merci pour cette belle analyse philosophique. Je pratique depuis peu la photo avec mon réflex, je suis donc plongée dans tous les articles théoriques, réglages, composition,…ça fait du bien de lire ce genre d’article qui me fait prendre aussi conscience de toute la dimension philosophique de la photo. Pour l’instant je ne dispose pas assez de temps pour partir seule en ballade photographique! Je dois me contenter de courir derrière le groupe de randonneurs!
    Bonne journée. A bientôt.

  8. Eric Heymans

    Bonjour Pascale.
    En effet, les articles sur la technique sont très présents sur le net, et c’est bien.
    De mon côté, je suis un eu lassé d’écrire sur ces sujets et je préfère m’attacher à l’homme derrière le viseur.
    Aaaahhh, le temps !
    Pour le moment et depuis quelques mois déjà, je n’en dispose pas non plus, hélas.
    Belle journée.

  9. Bonjour Eric,
    Un article bien plaisant et très juste.
    Nous faisons partie de la dernière catégorie, celle du couple de photographes amateurs qui prend son temps et son plaisir lors d’une sortie à deux, où chacun découvre des vues et angles différents ; ce sont nos petits moments à nous, en couple, qui nous permettent aussi de nous « retrouver », donnant comme vous l’écrivez, beaucoup de place à l’humain derrière l’objectif.
    Mais nous sommes parfois aussi solitaires, l’un adorant se lever aux aurores et se sentir seul sur terre avec des vues magnifiques, l’autre adorant parcourir les quartiers anciens ou au contraire l’architecture moderne.
    Et au retour nous découvrons les photos l’un de l’autre, que nous ayons été solitaires ou en couple.
    Notre passion nous permet ainsi de nous réunir, sans nous étouffer.

    Amicalement.

    1. Eric Heymans

      Bonjour Ben & Sam.
      J’aime beaucoup la description que vous faites de vos moments « en couple » et la capacité que chacun a de préserver « son » monde en solitaire.
      Quelles que soient les activités dans un couple (et je parle ici en général), c’est une des clés de la longévité, du respect de l’autre… et du respect de soi.
      Merci pour cette belle intervention.
      Belle journée.

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